Le défi d’être haïtien…

Le défi n’est pas nouveau. Il est lié à la variété raciale à laquelle appartient l’Haïtien et à son histoire. Le monde moderne ne s’est jamais résolu d’accorder le pardon à l’Haïtien pour son double péché d’être noir et d’avoir renversé l’ordre esclavagiste. Du moins tel qu’il a été initialement conçu et basé sur la déshumanisation brutale et violente de la variété noire. Depuis lors, les pitoyables instruments du mal se sont ingéniés à trouver d’autres moyens plus subtils, mais non moins efficaces et cyniques.

Au nombre des affreux mécanismes mis en œuvre pour rendre impossible l’existence dans la dignité de l’Haïtien, nous comptons, entre autres, l’embargo international de l’après 1804, l’occupation américaine de 1915 et récemment l’invasion onusienne de 2004.

S’il est évident qu’il existe des étaux externes toujours prêts à nous comprimer jusqu’à la moelle pour nous enlever notre humanité, nous devons aussi reconnaître que la complicité interne ne se fait jamais prier. L’histoire nationale ne tarit pas de Conzé (1). Ils sont militaires, médecins, prêtres, avocats, intellectuels, professeurs d’université et depuis récemment artistes et législateurs. Ils se prêtent tous, pour le prix le plus vil, à la comédie animale du colonisateur qui a seulement changé de stratégies, mais poursuit encore le même objectif.

Le 11 février 2015, dans un sursaut d’inhumanité collectif, des Dominicains ont brutalement assassiné puis pendu sur une place publique de Santiago un ressortissant haïtien. Cet acte d’un barbarisme rare est survenu dans un contexte général de campagne anti-haïtienne, de cambriolage en plein jour du domicile de l’ambassadeur haïtien en République dominicaine et de piétinement haineux et récurrent du drapeau haïtien. Cette horreur susceptible de faire trembler d’effroi le plus sadique des animaux fait partie du train quotidien de Haïtiens vivant en République dominicaine. Ils sont tous les jours pourchassés et battus comme des chiens. Paradoxalement, ils font la queue et se bousculent pour traverser en territoire voisin. À la vie d’ici, ils préfèrent l’enfer de l’autre côté. Mais pourquoi ? Illusion ? Dégoût ? Instinct suicidaire ?

Non, ils s’offrent en martyr ! Ils bravent la mort indigne, cruelle et publique pour ressusciter notre conscience. Nous qui sommes entrepreneurs, gouvernants, élites et directeurs d’opinions. Nous qui avons perdu le sens de l’essentiel et gaspillons toute notre énergie dans des luttes fratricides pour des lentilles. Nous qui avons malheureusement oublié qu’être haïtien dans ce monde de consommation est un défi.

Le défi n’est pas nouveau, disions-nous. Mais il requiert de nouvelles approches et de nouvelles stratégies. Les sacrifiés n’ont que faire de nos remords fugaces, nos rages impulsives et pire encore nos discours creux et vains invitant les autorités d’ici ou d’ailleurs à prendre leur responsabilité. La communauté internationale, pour sa part, se fout de notre gueule de pauvres et de nègres ! Tant que nous ne nous efforcerons pas de mériter le respect par le progrès économique et social, nous ne serons le bienvenu nulle part. Tant que nous laisserons la politique à des cancres et des intellectuels sans état d’âme qui ne jurent que par l’argent, la vie de nos citoyens ne vaudra pas celle d’un ver de terre.

Je suis profondément consterné par la répétition de ces affronts. Mais au lieu de m’en prendre à ces fous furieux, je préfère me tourner vers mes frères et les inviter à entrer dans des réflexions intenses autour du redressement de notre situation de misère. Nous devons parvenir au mépris de la République dominicaine. Mais, ce résultat passe d’abord par le réveil de la conscience nationale, la réforme de notre système éducatif, le choix d’un système économique viable et adapté, la codification et la valorisation des métiers techniques et intermédiaires, le renforcement de la justice et finalement la modernisation de la politique. Être ayisyen, est un défi qui nécessite qu’on se résolve à ne compter que sur soi-même, à avancer malgré l’adversité, à ne pas perdre foi en un lendemain meilleur et surtout à ne s’autoriser le loisir qu’après le travail rigoureusement accompli. Depi fèy la tonbe nan dlo, l’ap pouri kanmenm, jou va jou vyen !(2)

1- Traître ayant livré Charlemagne Péralte aux Américains

2- Le pourrissement suit toujours la feuille tombée dans l’eau, un jour succède à un autre.

 

Dr Valéry MOISE

lyvera7@yahoo.fr

17 thoughts on “Le défi d’être haïtien…

  1. En lisant le texte, j’ai été pris de frisson, surtout en pensant à ce qui peut arriver un matin aux Haïtiens ici en République dominicaine. Le défi n’est pas des moindres.

  2. Sans parler du racisme dont les noirs (potentiels haitiens…) sont victimes au Brésil. Un jour, sortant du supermarché Carrefour , une dame arrête sa voiture et me demande si j’étais haitien. J’étais avec des mais qui lui ont répondu que non.. moi, je ne l’ai même pas regardé.
    Depuis que les médias ont parlé des 2000 haitiens entrés clandestinement au Brésil, tout noir (africain) est considéré comme un haitien … je ne sais pas si tu captes la perversité de cette démarche…

  3. C’est terrible le sac de nœud qui entoure le noir, et tout particulièrement Ayiti. Un véritable défi, oui!
    Il est ancien, il est prégnant. Comme disais Cheikh Anta: « Le combat il est partout, il dans tous ces débats, il est dans ces discussions les plus feutrées. Nous menons, et on mène contre nous, le combat le plus violent. Plus violent même que celui qui a conduit à la disparition de certaines espèces ». Ah, jamais Terre n’aura illustré cette adversité mieux qu’Ayiti.

  4. Bonjour Monsieur
    J aî beaucoup aime votre article
    Très touche par l histoire d Haiti
    Pouvez me conseiller un livre qui m éclairerait encore plus sur l Histoire de cette île pour qui j’ai un profond rescpet
    Je suis de la Martinique

    1. Bonjour Benny,
      Merci d’avoir pris le temps de lire et d’apprécier. Je vous suggèrerais : La République d’Haiti et la République Dominicaine du Dr Jean Price-Mars et Papa Doc et les Tontons Macoute de Bernard Friedrich.

      Au plaisir frère!

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