Haïti : cette forme d’esclavage maintenue par les anciens colonisés

Credit: Jean-Robert Cadet

Il y avait ce bruit assourdissant qui constituait, depuis l’avènement de la nouvelle démocratie, une forme d’incitation à l’achat. Ce jour-là aussi, les décibels partant de la boutique d’en face m’obligèrent à me rendre jusqu’au coin de la rue pour répondre à un appel téléphonique. La conversation étant terminée, je raccrochai.

W’ap achte mesye[1] ? Me demanda une voix teintée d’innocence. Je me suis alors tourné vers l’enfant-marchand, j’ai souri et exprimé, avec gentillesse, mon désintérêt ponctuel à acheter les bonbons à base de menthe qu’elle offrait.

Elle me rétorqua alors « Achte kanmenm, menm si w pa bezwen l, ou sanble gen mwayen e m’ anvi retounen lakay mwen [2]». Je ne me suis pas fait supplier, je suis revenu à la maison, j’ai tiré un billet de mon portefeuille et j’ai acheté ses sucreries que j’allais distribuer à certains jeunes du quartier. La fille-marchande ambulante est maintenant partie. Cependant,  sa voix, ses yeux, ses haillons et sa persévérance restaient. Pour utiliser une image propre à ce contexte, je dirais que mon esprit était colonisé. J’étais impressionné par l’intelligence dont la fille a fait preuve durant notre court échange. Elle me sembla douée.

Cette rencontre m’avait particulièrement bouleversé. Outre mes préoccupations par rapport au non-respect des droits de cette enfant, je m’interrogeais sur les causes et les conséquences de sa situation. Une situation à la fois triste et révoltante. Je me suis alors promis de me pencher plus profondément sur ce dossier et de voir avec les autres membres de Diagnostik Group comment adresser ces sévices dignes d’un Moyen Âge obscur. Quelques jours plus tard, mes obligations quotidiennes avaient réussi à me distraire. J’étais en train d’expérimenter ce qui arrive souvent aux ONG spécialisées dans les réponses d’urgence. Cette urgence était devenue chronique et il y avait d’autres plus pressantes à gérer. Les projecteurs étaient alors tournés, jusqu’à ce qu’un jour, quelqu’un frappe à ma porte. Ma sœur m’avertit qu’une fillette demandait à me voir. Quand je me suis présenté, la fille-marchande ambulante était là, sollicitant la même faveur de la dernière fois.

Alerté par quelques cicatrices sur sa peau, je me suis alors permis de creuser un peu plus sur ses conditions de vie. Sans surprise, mais avec la mort dans l’âme, j’ai appris qu’elle est régulièrement battue par la tante qui est censée assurer sa garde. Son père n’est qu’un géniteur et sa mère vit à Port-au-Prince depuis trois ans. Pas une fois, sa tante ne lui a laissé l’occasion de parler à sa mère durant ces trois années : c’est sa politique d’isolement et de non-redevance. Elle me confia être renvoyée de l’école tous les vendredis pour n’avoir pas le maillot de 400 gourdes[3] exigé par la direction. Elle est la plus jeune de la maison et pourtant, elle assure une fonction de couche-tard, lève-tôt.

Quand elle a la maladresse de profiter des 4 heures du matin dans ce qui lui tient lieu de lit, elle est sévèrement réprimandée et battue. Lorsque la préparation des bonbons laisse du sucre sur le sol, c’est sa responsabilité de s’en débarrasser. Elle est soumise aux traitements les plus amers pour assurer la durabilité de cette entreprise de sucrerie. Ne pas réussir à vendre complètement sa marchandise équivaut à une séance de bastonnade dont l’intensité varie d’atroce à innommable. Voilà à quelle existence macabre est livrée une fille de la République régénératrice de la liberté des Noirs d’Amérique !

À travers la narration de ce drame, je ne tiens surtout pas à souligner la méchanceté de la tante, ni même l’irresponsabilité et la négligence fortement condamnable de la mère, qui n’insiste jamais pour parler directement à sa fille. Je suis plutôt abasourdi par cette jeune vie gâchée, cette potentielle étoile tuée dans sa période de gestation, ce cycle de violence qu’on installe dans ce cœur pourtant bouillonnant d’innocence. Je crains que 10 ans plus tard, cette fille devenant mère n’inflige à sa progéniture le même traitement dont elle a été victime. Elle aura donné ce qu’elle avait reçu ! Toute son enfance, elle a été traitée en canard, n’attendons pas qu’elle se comporte en poisson face aux vagues de la vie. Mon cœur se froisse à l’idée que cette maltraitance, cette sous-alimentation et ces cours chômés constituent le terrain le plus fertile pour le renouvellement de ce cycle de misère.

Je n’appelle pas à la responsabilité de l’État, je n’appelle pas non plus à la vocation de l’Église et de la famille, encore moins à l’engagement de la société civile, j’appelle seulement à la conscience humaine, s’il en existe encore !

Dr Valéry Moise, lyvera7@yahoo.fr

[1] Veux-tu acheter monsieur?

[2] Achète même quand tu n’en aurais pas besoin, tu sembles avoir les moyens et j’ai besoin de rentrer

[3] Moins de US  $10

4 Commentaires

  1. Le phénomène « Ti Sentaniz » ou la domestication des enfants de parents démunis constitue la nouvelle forme d’esclavage en Haïti. Ces enfants n’ont pas le privilège de bénéficier de la liberté conquis par nos ancêtres. On dirait que nous voulons tirer revenge de nos anciens maîtres, ou du moins, nous identifier a eux, en faisant subir a d’autres les sévices de notre passé. Valéry, c’est très noble de ta part de sonner la cloche d’alarme contre ce fléau qui est endémique chez nous.

  2. Cicatrices/séquelles d’un passé monstrueux !
    Texte très profond Dr. Valéry! Les grandes douleurs dès fois sont muettes, mais l’indignation et/ou l’écœurement finiront toujours par trouver une forme d’expression hors de pair pour mettre à nu (à échelle élargie) la profondeur soit de l’inaction effective par rapport à cela, soit de l’incompréhension chronique qui l’entoure.
    En rappelant que la lutte que tu livres (il en est de même pour autres) ne fait que commencer, je veux ici inciter les disciples de cette manière de voir les choses à s’armer de beaucoup plus de force aux fins de faire face aux incompréhensions et aux sinuosités des intérêts voilés.
    Bonne continuité Dr. Valéry !

  3. Le même est phénomène est vécu typiquement chez nous au Benin. Mon roman « cedotode ou une enfance brisee » en a fait cas. On se demande pourquoi les adultes doivent faire souffrir des enfants?

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