La victoire qui manque aux Titans !

Ils en avaient marre de n’être que des numéros sur les listes électorales. Ils refusaient de continuer à se voir comme des marchepieds à des pouvoirs dont ils ne bénéficiaient presque jamais des privilèges. Ils ont décidé de partir. Sans itinéraire. Un point de départ clandestin et quel que soit le point d’arrivée pourvu qu’ils arrivent à échapper à cet enfer dans lequel ils devaient continuellement gémir pour avoir commis le péché mortel d’être prolétaire.

L’eau salée qu’ils battaient pour en tirer du beurre, ils avaient décidé de la traverser. Peu importe le moyen. L’essentiel est qu’ils passent de l’autre bord. Les risques sont énormes et ils en sont conscients. S’ils ne sont pas arrêtés par les garde-côtes, ils peuvent mourir dans d’affreuses conditions de faim et de naufrage. Mais à une mort lente, certaine, sur terre, ils ont préféré le risque de la mer. La foi de certains et la complicité de la nature émue devant leur misère et leur courage ont permis à certains d’atteindre leurs objectifs.

Les voici donc étrangers à la langue locale, sans papiers, sans contacts majeurs et sans qualifications la plupart du temps. Et pourtant, ils sont là en conquérants.  Pas des terres des autres, ni même de leurs richesses. Mais de leurs rêves d’une vie meilleure.

Une vie meilleure à gagner au prix des travaux pénibles faiblement rémunérés, des préjugés de toute sorte, du racisme et de la reconnaissance muette. Une vie loin de l’amour familial et de la culture dans laquelle ils étaient pétris. Une vie loin de la patrie à laquelle ils devaient appartenir. Mais miracle ! Même coupés de leurs racines, la sève héroïque continue à couler dans leurs veines. Le destin n’abat pas les Titans. Ils sont comme le café haïtien. Ils ne résistent pas à la dissolution dans l’eau bouillante, mais ils imposent leur couleur et leur saveur !

Ils s’intègrent à leur manière, prospèrent, soutiennent leur famille, et permettent la création de biens et de richesses dans leur communauté d’origine. Et la pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle !

Cependant, à l’envers de la médaille, le soleil semble s’obscurcir. Sous les toits de beaucoup de Titans évoluent des Nains. La douleur et la difficulté quotidiennes ayant capitulé devant leur ténacité, certains Titans ont cru bon de déposer les armes. Ils ont trop souvent oublié l’ultime devoir du combattant qui est de passer le flambeau.

Il se produit alors une cassure brutale, entre les «  immigrés » et leurs enfants nés en terre étrangère. On est même porté à croire qu’il y a, certaines fois, une perte systématique de l’héritage culturel. Serait-ce par souci d’adaptation à la culture hôte, serait-ce le fruit d’une certaine honte inappropriée de la différence, serait-ce la peur d’un poids historique trop lourd à porter, serait-ce le fait qu’ils se sentent anonymes dans toutes ces mégapoles cosmopolites,  serait-ce un défaut de transmission adéquate ou une conjugaison de tous les précédents ? Nous croyons qu’il s’agit là d’un important sujet de recherche pour les sociologues.

Tout comme on se sent fier quand des citoyens d’origine haïtienne réalisent un exploit, on se sent tout aussi déçu et humilié quand ils affichent des comportements qui les placent en marge des sociétés civilisées. Et l’on est souvent tenté de croire que l’éducation de la famille haïtienne traditionnelle comporte des digues qui ont le don de contenir les élans de vagabondage des adolescents. Et une comparaison superficielle entre les jeunes nés et élevés en terre étrangère et ceux immigrés à un âge adulte plaiderait en faveur d’un tel argument.

Qu’on ne me prête pas des intentions que je suis loin de soutenir. Il ne s’agit pas ici d’enclencher une division entre ces deux groupes qui ne le sont pas d’ailleurs tant ils ont des points communs, mais essayons plutôt de voir dans quelle mesure la force de l’un pourrait compenser la faiblesse de l’autre dans une coopération à bénéfice réciproque.

L’union qui fait la force ne doit pas être seulement prônée au niveau national, mais elle doit être portée le plus loin que possible. Pourquoi pas une structure d’échanges culturels et de soutiens entre les différentes franges de la diaspora ? Notre culture, tout en étant ouverte aux autres, doit se renforcer pour ne pas mourir. Les notions de courage, d’honneur, d’éthique, de respect, de mérite qui tendent à disparaître dans notre société de plus en plus consommatrice des déchets internationaux, doivent être réappropriées et transmises aux jeunes Haïtiens d’ici et d’ailleurs comme des traits culturels majeurs de nos ancêtres qui ont osé réhabiliter le statut de l’homme noir en particulier et de tout homme en général. Ils ont affronté le passage de la tombe pour créer une société moderne.  Soyons des fils dignes !

Dr Valéry Moise

                                                                                                           Email : lyvera7@yahoo.fr

 

3 Commentaires

  1. Tu as si bien dis.
    Je me rappelles les paroles de Toussaint Louverture lors de sa déportation, ses paroles célèbres: « En me renversant vous n ‘abattez que le tronc de l’arbre de la liberté; il repoussera car ses racines sont profondes, nombreuses et vivaces. »
    Il disait tellement vrai.

    Il disait tellement vrai!Nous somm

  2. Eh oui cher frère, la problématique de l’émigration est comme un question philosophique.
    Au départ « partir » semble la solution idéale. A l’arrivée on se rend compte qu’elle soulève
    tant d’autres questions au nombre desquelles l’éducation des nains que vous évoquez si bien et bien d’autres encore. Un vrai dilemme!!!
    Ah Dieu! si chacun pouvait avoir le bonheur de trouver son bonheur chez soi! Mais bon!

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