La prophétie des migrants

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Depuis que l’espérance de vie oscille autour de 65 ans pour les plus chanceux, il devient de plus en plus difficile de rencontrer un vrai prophète. Pendant longtemps, je me suis autorisé à penser que le temps était un obstacle majeur sur la voie de ceux qui voudraient lever le voile sur certains mystères et du coup s’approcher de Dieu. La logique était simple ; plus on vit, plus son potentiel d’expérience s’élève, plus on peut anticiper et plus on parvient à déceler l’infime dans l’infini. Et si on admet pour vrai que la vie est cyclique, il serait difficile de nier la potentielle capacité de prédiction de celui qui a longtemps vécu. On dit que les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes conditions. S’il n’y a pas lieu de relativiser l’assertion précédente, et si les dominants continuent à n’entendre que leur propre raison, je crains que les murs des forteresses n’engloutissent leurs occupants.

Le XXIe siècle est sans conteste le siècle de l’image, de la rapidité, de la connexion virtuelle, et surtout du rapprochement géographique. La distance définit de moins en moins l’éloignement. Grâce à la magie de l’Internet, on peut être plus proche de quelqu’un vivant à cent mille lieux qu’on ne puisse l’être de quelqu’un avec qui on cohabite. L’amitié, l’amour, la solidarité, les valeurs ne connaissent plus de frontière. C’est à croire que les délimitations géographiques n’importent plus, que les véritables barrières sont celles qu’on s’érige en soi. Mais c’est un leurre que le cadavre du petit Aylan Kurdi avait vite fait de balayer.

On aurait aimé que les réalités virtuelle et réelle se touchent jusqu’à se confondre. On aurait aimé être aussi heureux qu’on le prétend sur les réseaux sociaux. Avoir 3 000 amis. Recevoir 500 vœux pour son anniversaire. Se prélasser à la plage, passer sa fin de semaine en compagnie de cette belle personne qu’on affiche sur sa photo de profil. Etre expert en tout : politique, sport, culture, économie, médecine. Seulement, la vraie réalité est ce qu’elle est. On naît seul et le défi réside dans l’art de ne pas mourir en même temps que son corps. De ne pas mourir sans avoir connu la dignité. De ne pas mourir sans laisser une part de soi à l’humanité. De ne pas permettre à l’espace entre les deux dates de l’épitaphe de contenir son nom et son œuvre.

La réalité est ce qu’elle est, insistons-nous. Elle permet la polarité du monde. Elle permet qu’on puisse être né du bon ou du mauvais côté de la planète. Elle permet qu’on puisse être migrant ou conquérant, expatrié ou immigré, clandestin ou aventurier, terroriste ou malade mental. Elle permet qu’on puisse avoir mille qualifications pour obtenir un poste ou juste avoir la bonne couleur de peau ou connaître les bonnes personnes. Elle permet que celui-ci travaille une journée pour avoir le pain pour mille ans et celui-là travaille une année pour n’avoir que remords et courbatures. Elle permet que celui-ci soit la dent et celui-là l’herbe.

Mais comme nous l’avons admis plus haut, les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes conditions. Les lois de l’univers sont strictes. La roue tourne et place en dessous ce qui était au-dessus. Le seul moyen de garder la stabilité est de demeurer au centre et de constituer le noyau qui supporte les rayons du cercle. À l’intérieur de l’arche, il serait inintelligent et imprudent de dilapider les ressources de la multitude au profit d’une classe privilégiée. La prophétie que les migrants adressent à ceux que la peur conjuguée de l’étrange et de l’étranger fait rêver d’un monde où l’Autre n’aurait plus sa place, est celle-ci : les passagers mourront tous en mer s’ils s’aventurent à créer des bateaux individuels avec les matériaux de l’Arche.

Dr Valéry MOISE, lyvera7@yahoo.fr

À propos de l'auteur

valerymoise

Valéry MOISE, est un jeune Médecin haïtien, très engagé et militant dans les domaines d’éducation sanitaire, des Droits de l'Enfant, de la diversité culturelle et de l’émancipation des femmes et des jeunes. Parallèlement, il est un Ambassadeur de la francophonie des Amériques et Consultant auprès du Parlement Francophone des Jeunes des Amériques PFJA. Il travaille à l’avènement d'un meilleur demain pour son pays et l’humanité entière.

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2 Commentaires

  1. On se délecte en décryptant les fines subtilités de grandes idées exprimées de façon simple. On dit que ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement. C’est le cas ici. Sans le vouloir, tu fais de nombreux jaloux. Moi, je transforme ma jalousie en haute estime.

    1. Merci grand frère Debellahi. Comme j’ai déjà eu l’occasion de te le dire, je te le renouvelle, j’apprends beaucoup de tes différentes publications. L’estime est donc réciproque.

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